L'outcrossing d'hier à aujourd'hui

 Les accouplements entre chats appartenant à des races différentes sont désormais relativement bien encadrés par les organismes chargés de l'émission de documents généalogiques. On peut distinguer trois types de croisements assimilables par le circuit officiel : les croisements à des fins d'ouverture généalogique ou outcross, les hybridations dont la visée est de renforcer une caractéristique morphologique et, enfin, les programmes d'hybridation dont le but est l'introduction d'une couleur jusque-là absente du patrimoine de la race cible. 


 Au sens strict du terme, un outcross se définit comme une ouverture de sang par introduction d'une lignée totalement différente du potentiel génétique de base, notamment par apport d'une autre race. Comme nous avons déjà eu l'occasion de l'étudier, durant l'après-guerre, l'outcrossing a été l'une des mesures prises par les éleveurs de Sacré de Birmanie afin de rétablir un pool génétique viable, la population étant alors extrêmement réduite. De nos jours, la notion d'outcross est davantage connue auprès des éleveurs de Maine Coon, quoique sous une autre forme. Étant donné l'origine naturelle de cette race, un croisement n'aurait pas lieu d'être. Chez le Maine Coon, un sujet outcross est donc, dans les grandes lignes, un sujet présentant un faible lien de parenté avec les principaux fondateurs de la race, prélevé dans la nature dans la région d'origine du Maine Coon.

 Étant donné qu'il est définitivement acquis que le Sacré de Birmanie n'a de Birman que le nom et qu'il a été fabriqué par l'homme, cette option n'est évidemment pas envisageable. Dans les années 20, alors que l'on l'appelait encore Chat de Birmanie, le monde félin n'avait pas grand chose à voir avec le microcosme structuré qu'il est depuis devenu. La seule apparence d'un chat lui suffisait à être enregistré comme chat de race. Les croisements étaient à la fois largement entendus et passés sous silence : bien que le recours aux croisements était communément admis, il n'était pas encore question de consigner rigoureusement et officiellement la généalogie des reproducteurs, ce qui fait qu'une majeure partie des alliances d'avant-guerre ne peuvent être tracées. L'on sait cependant que les amateurs des années 20 et 30ont eut une préférence pour le Siamois, parfois ganté, ainsi que pour des chats angoras divers, dont les précurseurs du Persan actuel.

 Des années 1930 à 1950, on sollicita en parallèle le Khmer, une race analogue au Persan colorpoint dont l'élevage fut progressivement abandonné au profit de ce dernier. Après quoi, le Persan devint le partenaire privilégié du Sacré de Birmanie. Les années 1950 se détournèrent du Siamois, animées par la volonté de redonner à l'ex Chat de Birmanie une morphologie plus distincte de celle de son aîné.


 Au cours des années 1970, les outcross purs et durs laissèrent la place aux programmes d'introduction de nouvelles couleurs - il ne s'agissait plus seulement de remplir le bassin génétique du Sacré de Birmanie, mais bien d'étendre sa palette de couleurs.

 Le Siamois revint timidement en odeur de sainteté - son nouvel atout était de posséder l'allèle responsable des robes chocolat et lilac, qu'il allait ainsi introduire dans d'autres races, y compris le Persan. Son intervention la plus célèbre fut au bénéfice de la chatterie Shwechinthe, qui sollicita le chocolat point Dear Dominic pour les besoins de ce qui allait devenir la plus prolifique des souches de Sacrés de Birmanie chocolat et lilac point. Shwechinthe et ses successeurs firent par ailleurs appel à des Persans chocolat point d'ascendance siamoise.

 La série rousse et le tabby privilégièrent davantage le Persan et le bon vieux chat de gouttière - seule la Nouvelle-Zélande opta pour le Siamois. Le Sacré de Birmanie argent est quant à lui essentiellement redevable au Persan silver shaded, à cela près qu'on lui préféra parfois son cousin le British, qui a conservé un type de tête plus doux. Ce dernier le remplaça comme colocataire du Siamois lorsque vint le moment d'injecter les variétés cinnamon et fawn.

 Ces programmes ont fait leur office - il ne reste a priori pas grand chose à introduire dans la garde-robe du Birman, aussi les hybridations modernes ont-elles, pour la majorité, renoué avec la visée originelle des outcross, à savoir l'optimisation génétique. D'autres se positionnent dans un entre-deux inédit il y a encore quelques décennies : il s'agit de renforcer le socle fondateur des couleurs introduites, dont le potentiel génétique initial a pâti de la domination systématique d'une lignée au détriment de ses homologues.

 Un exemple :  l'introduction du red et du tortie. Pour rappel, la majorité de nos Birmans roux actuels ont pour origine le programme de la chatterie Hilken, démarré en Angleterre à la fin des années 70. Ce programme se fondait sur une seule femelle introductrice du gène O, Red Dawn, une chatte de maison mariée à un Sacré de Birmanie seal point, Chanson Dematin. Bien qu'il n'était pas nécessaire de travailler en consanguinité pour obtenir ces couleurs et que Chanson Dematin n'en n'était de toute façon pas le vecteur, ce dernier a été régulièrement marié à ses filles, cela sur plusieurs générations, ce qui contribua à la consanguinité de fond de ces lignées. D'autres programmes voient aujourd'hui encore leurs lignées se perpétuer, de façon minoritaire comparé aux chats Hilken, y compris en France. Ce point a justifié un nouveau programme d'outcross aux yeux de quelques éleveurs d'Europe du Nord et de Grande-Bretagne.

 La Suède en particulier est devenu un pourvoyeur régulier d'hybridations durant ces trois dernières décennies, faisant à ce titre l'objet de critiques - on a régulièrement accusé les hybrides nordiques de favoriser la persistance de surtypes. En 2017, le SVERAK, aux prérogatives analogues à celles du LOOF, enregistrait 20 chatons Sacrés de Birmanie hybrides. En France, l'outcrossing "fait maison" est presque totalement sorti des mœurs du fait du durcissement du processus de déclaration et d'approbation des croisements. Les variétés argent et le cinnamon, travaillés pour l'essentiel par un même écosystème, sont en revanche plus susceptibles de faire l'objet de nouvelles introductions françaises, ou, à défaut, de bénéficier d'imports d'hybrides de premières générations.

 

 De nos jours, la notion de programme d'hybridation ou de programme d'élevage est encore sujette à de nombreux abus de langage, cette qualification étant parfois à tort étendue à la sélection des élevages en possession de descendants d'un programme originel - on peut, dans ce cas, tout au plus parler de plan d'élevage. La paternité d'un programme échoit ainsi au seul élevage instigateur de l'hybridation fondatrice, fruit  d'une démarche personnelle réfléchie approuvée par les instances adéquates.
Quelle qu'elle soit, la démarche de sélection d'un éleveur désireux d'entreprendre une hybridation doit aujourd'hui être motivée auprès du livre d'origines faisant autorité dans son pays d'exercice. Les exigences formelles auxquelles cette motivation doit répondre diffèrent en fonction des instances. Le LOOF n'est pas réputé pour être des plus laxistes. Les candidats à l'hybridation doivent en effet produire un dossier dans lequel ils détailleront leur profil, y compris leur expérience en tant qu'éleveur et exposant. Ils présenteront en parallèle les chats impliqués dans leur futur programme et décriront les mariages et mesures spécifiques qu'ils ont envisagés pour la poursuite de leur projet. Il s'agira également de vérifier si le candidat dispose de connaissances suffisantes concernant la santé et l'historique de sa race, et en quoi cet historique lui paraît justifier l'établissement d'un nouveau croisement.

> Voir le guide aux programmes d'élevage 

 Si le LOOF donne son feu vert, les chatons issus d'une hybridation pourront disposer de pedigrees officiels. Leur descendance ne pourra cependant intégrer le registre principal qu'au terme de quatre générations - avant cela, elle devra être enregistrée auprès du RIEX, le Registre d'Inscription Expérimental.  Le RIEX est en réalité un héritage des ancêtres du LOOF actuel - on en trouve ainsi une itération sous ce même nom dès les années 1950 au sein de la Fédération Française Féline, marque d'une volonté croissante de réguler les pratiques du monde félin et de fixer l'identité des races félines au sortir d'une période marquée par l'incertitude généalogique. Le concept est d'ailleurs repris par la FIFé et la WCF, aussi bien dans son fonctionnement que dans son appellation. Créé en 1996, le LOOF tel qu'on le connait aujourd'hui mit ses registres expérimentaux en sommeil au bout de quelques années, pour finalement acter leur réactivation en 2005 dans l'optique de promouvoir la diversité génétique chez le chat de race.

 La première génération sera notée RIEX1, la deuxième RIEX2, et ainsi de suite. Il sera demandé à l'éleveur responsable du croisement approuvé de faire régulièrement le point sur ses résultats d'élevage. Les chats importés dont le pedigree compte au moins un chat d'une autre race seront également portés au RIEX et non au livre principal, de même que leur descendance. Ils ne font pas l'objet d'une exigence particulière, si ce n'est d'être en possession d'un pedigree émis par une fédération reconnue par le LOOF. Cependant, qu'il soit issu d'un import ou d'un programme français, tout chat RIEX4, c'est-à-dire faisant partie de la quatrième génération consécutive à un croisement, devra subir un examen de conformité par un juge LOOF pour voir sa descendance accéder au livre principal.

 

 Le caractère formel du dépôt d'un programme en bonne et due forme auprès du LOOF pourrait en décourager plus d'un. D'aucuns sont tentés de contourner cette étape au moyen du Registre Initial d'Apparence, ou RIA. Ce troisième registre est censé accueillir les chats qui ne peuvent disposer d'un pedigree LOOF, faute d'être nés de parents inscrits, mais dont l'apparence est reconnue suffisamment conforme à l'issue d'un examen. À l'image du RIEX, la descendance est ensuite enregistrée en tant que RIA2, RIA3, etc, jusqu'à pouvoir entrer au livre principal. Le RIA a cela de plus contraignant que chaque génération doit obtenir deux Excellent en exposition, et ne peut être alliée à une autre lignée RIA ou RIEX, et ce jusqu'à la sortie du registre initial.

 La manoeuvre consisterait à sciemment effectuer un croisement sans en référer aux commissions idoines, et de travailler la lignée jusqu'à obtenir un chat dont l'apparence serait assez éloignée de celle de la race introduite, et donc apte à subir un examen d'admission au RIA. Les générations antérieures à celle du chat présenté resteraient inconnues du registre. Cette méthode n'est pas sans contrainte : elle exige d'être disponible pour de régulières sorties en exposition. Elle dispense cependant totalement de déposer un écrit réflexif - il serait peu flatteur, pour ne pas dire hasardeux, de se soustraire à un exercice dont le but est de vérifier qu'un éleveur a mûrement réfléchi à son projet.

 


 En dépit de cette longue liste d'antécédents et de l'encadrement par les livres d'origines, les croisements modernes demeurent un sujet controversé. Tandis qu'une faction les tient pour responsables de l'apparition de nouvelles maladies héréditaires et d'une radicalisation du type du Sacré de Birmanie, d'autres y voient au contraire l'opportunité de revigorer son bassin génétique - ces discours méritent l'un et l'autre d'être nuancés. En vérité, la qualité d'un programme tient essentiellement à la visée et à l'investissement réflexif de son auteur. Il est possible de l'évaluer selon trois principaux axes d'étude. Premièrement, l'éleveur a-t-il dépisté les reproducteurs introduits pour les maladies pour lesquelles la race source est considérée comme à risque, et fait-il preuve de transparence à ce sujet ? A-t-il tenu compte aussi bien des spécificités des chats introduits que des Sacrés de Birmanie impliqués, du point de vue de leur conformité au standard ? Quelles sont ses exigences vis-à-vis du placement en reproduction des représentants de sa lignée hybride ? Son programme a-t-il été motivé par une simple culture du surtype, ou bien par une véritable volonté d'optimisation génétique ?

 Il est certain que l'exercice est exigeant, et demande des connaissances particulières. Ces exigences peuvent s'étendre aux nouveaux propriétaires des descendants des nouvelles souches. Bien que la France n'en soit pas spécialement friande, tout du moins pas en dehors du petit monde des plus récentes couleurs, elle demeure, principalement par l'intermédiaire de sujets d'ascendance nordique (Suède, Finlande, Norvège et Danemark) en position de recevoir quelques doses encore fraîches de sang Persan. La popularité des lignées suédoises et de leurs principaux champions, RausHojden's, Backkara's et consorts, n'est plus à prouver, aussi les flux d'échanges internationaux ont-ils rendu possible l'entrée en France de nouvelles souches. Les derniers exemples en date les plus connus sont les lignées Trollehöjds, Xenti's et Litherna's, qui introduisirent trois Persans tabby, et qui ont ensuite été relayées par les chatterie Eikefjord et Liljebacken. Il sera bien sûr capital de doser justement les départs en reproduction de la descendance des souches hybrides, afin d'éviter qu'elles ne se retrouvent, à leur tour, en situation d'inflation - un exercice auquel l'Europe nordique peut avoir du mal à se plier. Pareillement, un éleveur souhaitant incorporer une lignée hybride à son cheptel devra analyser individuellement les lignées candidates afin de déterminer laquelle serait la plus intéressante en matière d'optimisation génétique, tant au regard de leur taux de reproduction que du patrimoine dont il dispose déjà.

 Les enjeux sanitaires sont également susceptibles de nécessiter une vigilance supplémentaire. Concernant la population dite pure, le dépistage par ADN de la polykystose rénale (PKD) est aujourd'hui boudé, au profit du seul dépistage par échographie. En cause, les limites du test ADN actuellement disponible, qui ne serait pas adapté au Sacré de Birmanie : il ne permet de détecter que la PKD de type 1, à laquelle sont sujettes le Persan ainsi que les races apparentées. En dépit de la parenté entre les deux races, cette mutation serait distincte de celle hypothétiquement présente chez le Sacré de Birmanie, rendant caduc le test ADN proposé. Cependant, l'existence de lignées hybrides récentes rend nécessaire une analyse préalable du pedigree de reproducteurs potentiels avant de juger définitivement de l'intérêt d'un dépistage ADN pour la PKD1. Moins connue des éleveurs de Birman, l'atrophie progressive de la rétine, transmise sur le mode récessif, est la seconde maladie héréditaire pour laquelle une mutation propre au Persan a été détectée. La mise sur le marché, en 2014, d'un test ADN spécifique adapté permet heureusement de prendre les dispositions adéquates.

 Tout du moins en France, tous les chats aux fondations d'un programme natif approuvé sont censés avoir déjà fait l'objet de tests et examens cliniques : échographie rénale, échocardiographie. S'y ajoutent des tests ADN spécifiques à chaque race : nude pour le Sacré de Birmanie, PKD1 pour le Persan et le British, GM1 et PRA pour le groupe Siamois.

 La conformité au standard des hybrides et de leur descendance a, elle aussi, donné lieu à de vifs échanges. On ne peut que supputer que certains programmes modernes avaient effectivement pour but de renforcer un type plutôt que le bassin génétique. Les chats concernés devraient être considérés comme des sujets de travail plutôt que comme un idéal désirable à terme. Concernant le type, il est possible de recouvrer assez rapidement le look plus doux du Sacré de Birmanie, notamment si la souche Birmane participe à un terrain favorable, et que la sélection se poursuit durablement sur cette lancée. L'intensité de la couleur des yeux, la morphologie générale et la qualité de fourrure peuvent s'avérer plus délicats à ajuster. Les lignées hybrides sont plus enclines à conserver une morphologie cobby, et une fourrure un peu trop laineuse et propice aux noeuds, qui sont censés être une rareté chez le Sacré de Birmanie.

 La première génération d'une souche hybride sera généralement totalement dépourvue de gants, à l'exception d'un ou deux rares bouts de doigts blancs à l'arrière. Un bon gantage est généralement récupérable à compter de la deuxième génération, mais il faut s'attendre à une bonne proportion de chatons gantés court, ainsi qu'à un travail de plus longue haleine pour ce qui est des éperons. Il est peut-être bon de préciser que cela ne signifie pas pour autant qu'il serait pertinent de recourir à des Sacrés de Birmanie gantés trop haut : il vaut mieux travailler progressivement le gantage, plutôt que de risquer d'installer, à un stade précoce, un terrain favorable à la production de gants trop longs ou de remontées.

 Le gantage typique du Sacré de Birmanie lui vient d'une mutation spécifique, transmise sur le mode récessif. Afin de préserver ce particularisme et de s'assurer que les générations futures possèdent la mutation appropriée, il est fondamental de ne pas introduire de chat présentant une panachure blanche. L'erreur a été parfois commise dans l'histoire du Birman. Pensant à l'époque qu'il s'agissait d'un atout pour son programme, la chatterie Hilken avait sélectionné Red Dawn pour sa panachure blanche, convaincue qu'elle pourrait ainsi plus facilement récupérer le gantage. Heureusement, bien que la recherche scientifique mit presque quarante ans à déterminer le support génétique précis des gants blancs du Sacré de Birmanie, et à confirmer qu'ils étaient le produit d'un allèle distinct de Ws, cela n'eut pas de conséquence durable. Toujours est-il qu'un programme ayant pour base un chat particolore n'obtiendrait vraisemblablement pas un feu vert aujourd'hui. 

  En définitive, les programmes d'hybridation sont un objet historique à part entière. Alliés essentiels de l'effort de reconstruction du Sacré de Birmanie d'après-guerre et même de sa genèse, ils ont ensuite contribué à façonner son identité moderne par l'introduction de nouvelles robes autrefois absentes de son patrimoine. Ces croisements historiques lui ont permit d'entretenir une diversité génétique viable, et font à ce titre partie intégrante de l'héritage du cheptel actuel.

 Cependant, un examen critique reste de rigueur en vue de préserver les bénéfices potentiels de toute nouvelle initiative. L'outcross n'est pas un outil à mettre entre toutes les mains. Il requiert une certaine clairvoyance, au service d'une gestion réfléchie des effectifs, et d'une transmission responsable de leur capital génétique. Le formalisme des instances félines est bienvenu en vue d'attester du sérieux de la démarche.