De la diversité génétique

La diversité génétique par une gestion réfléchie des plans d’élevage chez le Sacré de Birmanie et les races félines en général : un défi ?

 

 

Pour une fois, je vais légèrement déroger à la « ligne éditoriale » qui est celle de mes publications habituelles, en proposant cette fois ce qui s’apparente parfois davantage à un billet d’opinion personnel et de réflexion sur  l’activité d’élevage par le prisme de l'étude généalogique, en gardant une base théorique sur lequel cet opinion s'appuie. Le sujet de la diversité génétique a déjà été abordé dans quelques autres articles, mais il me semble bon de lui donner davantage de visibilité et d'approfondir la chose par un papier spécifique.

Je ne parlerai que du Sacré de Birmanie étant donné que je ne connais pas le contexte génétique d'autres races, mais le raisonnement est transposable à d'autres races.

 

Que considère-t-on généralement comme un « objectif » en élevage ?

On peut notamment citer la conservation et l’amélioration du type et de la morphologie d’ensemble, ainsi que le développement de nouvelles couleurs.

Ou du moins, ce sont les motivations les plus couramment observées lorsqu’il s’agit de rechercher un nouveau reproducteur.

Et pourquoi ne pas ajouter un intérêt pour la diversité génétique et la gestion globale des lignées à cette liste ? C’est effectivement là un point de travail qui ne revient que très peu dans les discussions entre éleveurs, ou du moins, peu semblent avoir exprimé leur préoccupation pour cet enjeu jusqu’à ce qu’on le rappelle à leur bon souvenir.

La recherche et l'étude des lignées en vue d'une optimisation de la diversité génétique - nécesssaire au maintien d'une race -  sont un "challenge" tout aussi intéressant.

Pour bien comprendre cet enjeu, je pense qu’il faut se tourner vers une vision plus objective de l’élevage, et surtout plus collective, plus détachée de soi, moins égocentrée, à long terme, après soi. On a souvent tendance à voir la « qualité » de ses chats comme une réussite personnelle - même si personnellement j'ai tendance à trouver ce genre de considération envers nos chats un peu superficielle et mal placée. Si il est vrai que les résultats d’élevage dépendent de nos choix personnels et sont un plaisir pour nos yeux, je crois que c’est un peu oublier qu’un élevage n’a pas fonction de possession pure et dure, mais de conservation et de relais…  À moins que vous ne soyez un immortel disposant d’un espace d’élevage infini. Nous ne faisons que reprendre les lignées mises à notre disposition, pour ensuite de nouveau les transmettre et assurer leur pérennité afin qu’une race que nous aimons puisse perdurer et continuer de ravir les particuliers et éleveurs à venir. On hérite de ce qu'on a bien voulu nous laisser. Avoir ça à l’esprit n’est pas un frein à une dynamique de sélection  mais au contraire peut permettre d’améliorer cette dynamique, en prenant conscience de sa portée collective. Il s'agit d'introduire la notion de responsabilité commune.

Par une vision à court terme un peu égocentrée, j’entends le cas « J’ai marié deux chats qui me plaisent, les chatons sont beaux, je suis content, je suis trop fort, c’est bien. Next. » Mais il s'agit aussi de considérer l'empreinte génétique globale qui va être laissée ensuite, avec d'autant plus de prudence que nous ne pouvons pas contrôler sa poursuite à long terme lorsqu'elle sera passée dans d'autres mains.

Mais passons aux faits.

L’état de la diversité génétique du Sacré de Birmanie est relativement bien documenté. D’abord, des recherches généalogiques plus poussées s’intéressant à nos fonds de pedigree révèlent de fortes récurrences participant à la consanguinité dite de fond, c’est-à-dire des chats célèbres que l’on retrouve couramment dans les hautes généalogies, pour diverses raisons : chat fondateur de la race, chat faisant partie d’un programme d’introduction de couleurs, étalons célèbres fortement demandés en saillie… Parmi ces chats, on compte évidemment les traditionnels chats de Maldapour et de Kaabaa, les premières vagues d’imports dans les divers pays voisins de la France et notamment en Angleterre, dont les lignées serviront de base à d’autres imports internationaux, les programmes Hilken ou encore Shwechinthe, les divers étalons des années 70/80/90, etc. Avec le temps, comme ces chats ont été très répandus, leurs descendants finissent par être mariés entre eux, créant cette consanguinité de fond, certes moins élevée que pour un mariage entre chats plus directement apparentés, mais présente.

De façon plus concrète, la faible diversité génétique du Sacré de Birmanie a été remarquée par des chercheurs, notamment par Leslie Lyons et ses équipes, reconnues pour leurs travaux dans le domaine de la génétique féline aux États-Unis.

En 2007, "L'ascendance du chat de race : évaluation génétique des races et des populations à reproduction non contrôlée", une étude menée par Lipinski et al., a conduit une analyse génétique auprès plusieurs races félines afin d'en étudier la diversité génétique. Le Birman a une diversité génétique en-dessous de la moyenne, et un taux de consanguinité plus haut que la moyenne. L'hétérozygotie du Sacré de Birmanie est de 0,42, comparé à une moyenne toutes races confondues de 0,58. Sa richesse allélique moyenne est de 2,31, contre une moyenne de 2,74 toutes races confondues. À titre de comparaison, la race la mieux classée, le Sibérien, a une diversité allélique moyenne de 3.45.
Les races ayant eu les plus faibles résultats d'indice de diversité génétique observés sont, dans l'ordre croissant, le Singapura, le Burmese, le Havana Brown et le Sokoke. Le Birman vient se placer juste devant le Sokoke.

En 2013, l'étude "Prédisposition génétique à la PIF chez le chat Sacré de Birmanie" par Logovko et al. faisait mention d'une haute consanguinité chez le Sacré de Birmanie : cf. "Birmans are highly inbred."

En 2016, une note de l'équipe de Leslie Lyons concernant la politique de tests ADN à mener vis-à-vis de la maladie héréditaire Muccopolysaccharidose de type VI (MPS VI)  appelait à une tolérance en la matière au regard du Sacré de Birmanie en raison de sa "faible diversité génétique" : "Birman cats already have a markedly reduced gene pool".

 

Ces remarques confirment visiblement les soupçons qu'une étude généalogique du Sacré de Birmanie pouvait provoquer. 

 

D’ici quelques années, il est probable que d’autres étalons, cette fois pour les années 2000/2010, se démarquent en tant que récurrences généalogiques : les chats « stars » du moment viendront donc rejoindre ces rangs. Nombre d’entre eux descendent évidemment d’autres chats connus de leur temps.

Ces récurrences sont normales chez le chat de race et permettent d’en poser les jalons époques par époques. Elles restent cependant à doser afin de ne pas aggraver une consanguinité de fond déjà notable en amont. Avec l’avancée des connaissances en termes de génétique, y compris du contexte génétique d’une race à travers la mise à disposition globalisée de données généalogiques par le biais des databases, ajoutées aux échanges internationaux facilités, les éleveurs de notre époque disposent de davantage d’outils afin de mieux prendre conscience contrôler cet aspect de la démarche de sélection.

Comme la consanguinité est communément admise dans le milieu du chat de race – à juste titre étant donné la nature du chat de race et de ses fondations – on a tendance à l'admettre parfois un peu par défaut : "oui, mais de toute façon, ils sont déjà tous forcément consanguins, non ?" C'est vrai. D'ailleurs, prétendre que son chat a une consanguinité de 0% témoigne d'une grande ignorance. En revanche, je dirais que c'est justement une bonne raison de ne pas aggraver les choses en aval.

 Mais il est vrai que ce n'est pas aussi simple. Alors, quelles solutions ?

L'outcross ? J'ai envie de dire, si c'est bien fait, pourquoi pas. Mais il est compréhensible d'être contre. Et pour certaines races, il peut ne pas être envisageable. Mais alors ?

L'optimisation de la diversité génétique peut passer par plusieurs mesures :

- Prendre en compte le degré de présence des lignées dans le circuit de reproduction au moment de choisir un nouveau reproducteur ou un étalon "emprunté", en favorisant, dans la mesure du possible, celles qui sont moins "utilisées". Ce qui implique de connaître les tendances actuelles et le contexte génétique général afin d'avoir une idée de la fréquence de certaines lignées. 

- S'intéresser aux imports, toujours en faisant attention aux "lignées à la mode"

- Accorder une part raisonnable de saillies extérieures pour un même chat et de ventes de chatons issus d'un même reproducteur, et par extension d'un même mariage

- Varier les mariages afin de limiter la répétition de combinaisons similaires

- Limiter la consanguinité directe au strict nécessaire : étant donné la haute consanguinité de fond, ouvrir de nouveau le sang après un mariage consanguin sera plus compliqué.

Là encore, ce n'est pas aussi simple : ça peut demander du temps, de la curiosité, et de l'énergie, puisqu'il faut s'intéresser de plus près à ce qui se fait autour de nous - sans tomber dans le flicage, rires - et regarder  les pedigrees de chats qui ne nous appartiennent même pas, etc. Et se donner la peine de partager les information soi-même.

L'autre difficulté est de définir les "proportions raisonnables" évoquées - difficile de chiffrer précisément et préalablement ce genre de choses, bien que le bon sens s'impose dans le cas de situations concrètes : un chat ayant cinq chatons n'a visiblement encore laissé que peu de traces. Dans un autre extrême, si il commence à grimper à 100, c'est déjà bien plus délicat.

En tout cas, il s'agit de doser de façon équilibrée : une politique au contraire trop stricte peut priver le pool génétique de la contribution de certains chats pourtant intéressants. Bien que l'exclusivité n'augmente pas directement la consanguinité, elle est en mesure d'impacter négativement le bassin génétique.

Tout au long de mes articles, j'ai essayé de mettre en lumière ce prérequis essentiel que me semble être la connaissance du contexte historique et génétique d'une race afin d'en adapter la sélection, non seulement pour des raisons esthétiques mais aussi pour des motifs touchant davantage à la raison et à la santé de nos chats. Je n'ai pas réalisé les projets d'élevage que j'ai pu envisager un temps, mais j'ai le plaisir de côtoyer des Birmans et d'écrire à leur sujet depuis maintenant sept ans. On a pu à quelques reprises me reprocher de prendre la parole alors qu'il n'y a jamais eu de portée à la maison. C'est pourquoi je ne prendrai pas la parole sur certains sujets qui ne me concernent pas. En revanche, j'estime qu'il est préférable de réfléchir à un "plan" d'élevage AVANT de se mettre dans le bain, et c'est pour cela que je me permets de partager ce qui a pu orienter mes démarches au moment où j'avais ce projet, en espérant apporter une contribution d'une autre nature.

Je n'ai pas encore fini d'écrire sur le Birman et les races félines. Mais je pense que ce papier ferait une très bonne conclusion quant à mes motivations. J'espère que mes articles ont pu vous donner quelques pistes de réflexion utiles et que vous avez eu plaisir à les lire.

Paloma.C

Header base photo by tessa.lv

En mémoire d'Albafeles Xrysos et Elsibelle du Dragon de Jade

 

  • Facebook Social Icon